mardi 30 novembre 2010


LE LKP A-T-IL ENCORE UN RÔLE A JOUER, DEUX ANS APRES ?


Ultimatum

La manifestation du 26 octobre 2010 à l’appel du LKP dénonçant le non-respect des accords de fin de conflit, a réuni à Pointe-à-Pitre entre 22 000 participants selon les organisateurs et 6 500 selon la préfecture. De retour au Palais de la Mutualité et après une brève concertation avec les organisations de Martinique et de Guyane associées à cette journée de grève, Elie Domota lançait un ultimatum aux présidents des collectivités locales et au préfet : si les problèmes ne sont pas réglés d’ici au 14 décembre, le LKP appellera à une grève générale illimitée.

La grève générale du 26 octobre avait lieu simultanément en Guadeloupe, Martinique et Guyane (source : internet)


Reconnaissance paradoxale du rôle des élus

Alors que d’aucuns hurlent à un inadmissible chantage, on peut commencer par souligner la main tendue aux politiques et au préfet, à qui le LKP demande de se positionner clairement en ce qui concerne les engagements pris par eux et par l’Etat début 2009. Ce n’est pas anodin de le relever, car on entend souvent dire que le LKP entendrait se substituer aux élus locaux. Or le fait de se tourner vers eux revient à leur reconnaître le pouvoir de régler les problèmes qui tiennent à cœur aux Guadeloupéens et implique donc une reconnaissance implicite de leur fonction. Le ton irulent employé par le porte-parole du LKP, censé refléter l'inébranlable détermination du mouvement, ne doit pas éclipser cet aspect des choses.


Retour sur le refus de participer aux élections

Concernant la question du rapport aux élus locaux et par extension aux institutions démocratiques, beaucoup ont considéré comme une erreur le fait que le LKP ne se soit pas présenté aux élections régionales de mars 2010. C’est même un des motifs qui a poussé le PCG (Parti Communiste Guadeloupéen) à quitter la structure de direction du collectif, reprochant à ses dirigeants d'avoir été incapables de « donner une orientation valable au LKP »[1] au-delà des 44 jours. Ce dernier aurait fait la preuve de son incapacité à transformer un mouvement social en force politique, seule option qui serait à même de faire changer les choses.

Une analyse un peu rapide a aussi expliqué que si le LKP ne s’était pas présenté en tant que tel aux élections régionales, c’était uniquement du fait de la position des nationalistes qui ne se sentiraient pas concernés par les élections organisées par l’Etat français, conformément aux positions qu’ils ont pu tenir par le passé. Si cette vision des choses est toujours partagée par un certain nombre d’indépendantistes au sein du LKP, d’autres éléments tout aussi déterminants, sinon plus, sont ici à prendre en considération.


Un risque d'implosion

D’abord, une simple observation de bon sens oblige à reconnaître que le LKP n’avait pas les moyens d'établir un programme électoral commun, vu la diversité des sensibilités qui le composent. C’est déjà en soi un exploit que les 48 organisations du Liyannaj aient réussi le tour de force de définir des objectifs communs, en mettant de côté leurs divergences, parfois fortes, et leurs objectifs à long terme, pour se concentrer sur ceux unanimement reconnus comme profitables pour le plus grand nombre. Revenir sur ce pacte, comme l’impliquerait fatalement un programme de type électoral, conduirait certainement à l’implosion du collectif. De fait, l’après 44 jours n’a déjà pas toujours été facile à gérer en raison notamment des oppositions existant entre organisations réformistes et révolutionnaires[2] au sein du Liyannaj Kont Pwofitasyon. Cette grille de lecture est généralement négligée, éclipsée par les antagonismes entre indépendantistes et non-indépendantistes qui cristallisent généralement les analyses.

Manifestation du 26 octobre (photo FG)


Une rupture

L’émergence du LKP constitue à n’en pas douter une rupture avec la politique traditionnelle. La démocratie représentative dans laquelle nous évoluons repose sur un schéma pyramidal : pour caricaturer, des professionnels de la politique soutenus par leurs appareils respectifs, élaborent un programme qu’ils proposeront ensuite à la population dans le cadre d’une campagne électorale. Le rôle de citoyen dans ce système se borne généralement à choisir la meilleure (la moins pire ?) option venue d’en haut et donc tous les trois ou quatre ans à glisser un bulletin dans une urne pour ensuite laisser carte blanche à l’heureux élu, qui choisira ou non, à sa guise, d’appliquer le programme sur la base duquel il a été élu. Le LKP marque une rupture drastique avec cette façon de faire.


Une révolution ?

N’en déplaise à ceux qui aurait voulu qu’il soit sur cette position et quoiqu’aient pu en dire ses détracteurs, l’objectif du LKP n’est pas la conquête du pouvoir (ce qui n’empêche pas les partis qui gravitent en son sein de ne pas y avoir renoncer pour eux-mêmes). Le LKP a révolutionné le mode de fonctionnement démocratique en introduisant dans le jeu politique guadeloupéen une dimension nouvelle : la société civile. Constitué de désormais 47 organisations, le Liyannaj Kont Pwofitasyon en forme un spectre très large et représentatif. Ses organisations ont établi, depuis la base de la pyramide, des cahiers de doléance, pour employer une sémantique prérévolutionnaire, qui ont pris la forme de la fameuse plateforme de 146 points. Aujourd’hui, cette force citoyenne se pose comme acteur incontournable entre le citoyen et les élus en exigeant de ces derniers la mise en œuvre de solutions concrètes pour les problèmes rencontrés par la population. Le LKP oblige le pouvoir à repenser sa conduite car désormais, il ne lui suffit plus d’obtenir le blanc seing des urnes pour mener ensuite des politiques qui ne tiendraient pas compte, voire iraient à l’encontre des intérêts de la population qui l’a élu. Le LKP constitue donc une rupture avec les pratiques de cloisonnement de la politique, où cette dernière serait le pré-carré quasi-exclusif d'une caste d’experts et de professionnels de la chose publique. Désormais, la base entend avoir son mot à dire dans le processus de prises de décisions et dans les orientations prises en son nom. Cette aspiration n’est peut-être pas nouvelle mais c’est suffisamment rare sur le plan historique que la société civile se donne réellement les moyens d'y parvenir pour le souligner.

La manifestation du 26 octobre (photo FG)


Réactions

Comme j’ai eu très souvent l’occasion de le dire et de l’écrire, c’est la suspension du rapport de force social en mars 2009 et non la méthode employée pendant les 44 jours qui a entraîné des reculs plus que significatifs sur les avancées historiques arrachées au pouvoir de haute lutte. Il aura suffit que le LKP fasse, le 26 octobre, la démonstration de sa capacité à mobiliser et hausse le ton en menaçant d’une grève illimitée, en un mot il aura suffit que le LKP renoue avec le rapport de force, pour qu’aussitôt ou presque, les élus locaux relevant d’une longue amnésie, se souviennent des revendications portées par la population pendant les 44 jours, loin des enjeux des états-généraux, des élections régionales et de la question ô combien cruciale pour eux du nombre de postes à pourvoir dans le cadre de l’assemblée unique. Ainsi, voici un large extrait de l’intervention de Victorin Lurel à l’assemblée nationale, prononcée le 3 novembre 2011 dans le cadre de l’examen du budget de l’Outre-mer, soit moins d'une semaine après l’ultimatum lancé par Domota :

« (…)Comment ignorer le tribut payé à la CMA/CGM et aux transporteurs maritimes, prélevant une énorme dîme dans l’indifférence générale et l’opacité la plus totale ? Comment accepter ce traitement inégal au nom du dogme libéral et de la toute puissance du marché ?

Comment peut on faire mine d’ignorer le tribut payé par nos régions en matière de téléphonie et en frais d’itinérance ? Nous sommes considérés comme l’étranger, nous sommes des « français itinérants » et nous payons une fortune pour communiquer avec les nôtres. Comment donc ignorer la prédation imposée par quelques opérateurs de ce secteur au moment même où France Télécom vient d’accepter la fin de la distinction entre appel local et appel national ?

Comment croire que la puissance tutélaire de l’Etat républicain est incapable d’empêcher les exactions des banques, assurances, assureurs-crédits et autres affameurs qui étouffent la production et fait prospérer l’hubris de la consommation ?

Comment accepter, dans le même temps, que la position extérieure de ces mêmes banques et institutions financières soit positive et que l’épargne de nos régions soit investie d’abord en Métropole, en silence, dans l’anonymat le plus total, sans broncher, mais que de l’autre coté, on tient une comptabilité scrupuleuse des avantages fiscaux octroyés et des dépenses fiscales tolérées, avec chaque année des coups de rabot qui, au passage, stigmatisent nos populations et, somme toute, nous méprisent ? (...)

Comment faire lorsque les grands groupes de commerce et d’import-distribution décident souverainement du niveau de notre pouvoir d’achat et que même après le grand raptus social de 44 jours en 2009 en Guadeloupe et de 38 jours en Martinique, l’Etat se révèle incapable de lutter efficacement contre la vie chère et donne à sentir cette furieuse impression que le système n’est pas réformable et que lui-même l’essentialise, le met dans le marbre de l’éternité ?

Nous avions obtenu que l’Etat puisse intervenir pour réglementer les prix et fasse cesser le scandale de la profitation pétrolière. Pourquoi continuez-vous à payer ce prétendu « manque à gagner » des pétroliers par un chèque de 176 millions à ce jour ?

Comment, dans ces conditions, faire croire, face à cette inertie et à cette impotence, aux jeunes générations que la politique commande les « hauteurs dominantes de l’économie » et qu’elle est faite pour maîtriser l’avenir et décider du destin ? (…)[3] »


L’urgence

Voilà un discours courageux et engagé, quoiqu’on puisse penser par ailleurs de Victorin Lurel. Cela nous montre justement qu’il est peut-être temps d’arrêter d’attendre l’homme providentiel qui conquerra le pouvoir. Le LKP fait la démonstration qu’au delà de la personne au pouvoir, à condition d’être unis et déterminés, on peut commencer à faire évoluer les choses et que ça passe par un travail pour changer radicalement la nature des relations entre gouvernants et gouvernés.

Manifestation du 26 novembre (photo FG)

Il est indispensable de redéfinir ces rapports si la base veut avoir des chances d’être entendue dans les hautes sphères, pour que le mot « démocratie », dont l’étymologie, rappelons-le, signifie littéralement "le pouvoir au peuple" cesse d’être galvaudé. Cette démarche est certainement un des grands apports du LKP à l’aube de ce XXIème siècle naissant.

FRédéric Gircour (chien.creole@gmail.com)



[1] Lire à ce sujet « Le PCG fait sa révolution » sur Chien Créole (http://chien-creole2.blogspot.com/2010/11/strategie-du-pcg.html)

[2] Contrairement à l’idée reçue sur la question, la différence sur laquelle se fonde l’opposition entre réformiste et révolutionnaire n’est pas une question de recours ou non à la voie armée. Le réformiste considère que le système peut-être amélioré, alors que le révolutionnaire estime que la nature du système elle-même est en soi néfaste ou l’est devenue et qu’il convient donc d’en changer.


6 commentaires:

Anonymous Le visiteur a dit...

je trouve que vous n'êtes pas assez sévère avec Victorin Lurel.

Je souhaite me référer à cette phrase de Jacky Dahomay que vous citez, vous et Nicolas Rey, dans votre étude militante :

"IL N'EST PAS TOLÉRABLE qu'un groupe de personnes immensément riche joue au poker, si on peut s'exprimer ainsi, le destin économique et social de toute la planète"

1 décembre 2010 à 02:59  
Anonymous wenyji a dit...

Victorin Lurel est en Guadeloupe un anti LKP à mort au même titre que les willy Angel,adelaïde,Boulogne et consorts mais lorsque il est à l'assemblée national se sert des revendications, des arguments et du combat du LKP pour attaquer le gouvernement français,de l'hypocrisie et l'ambiguïté.Quant à Elie Domota, il devrait faire attention à certain de ses propos,c'est donner de grain à moudre aux détracteurs du LKP parmis eux bon nombre de racistes et des vrais ceux là.Je n'aimerais pas voir en Elie Domota le fossoyeur du LKP se serait vraiment domage

1 décembre 2010 à 06:26  
Anonymous An pa moun, figi a moun an ni a dit...

"D’abord, une simple observation de bon sens oblige à reconnaître que le LKP n’avait pas les moyens d'établir un programme électoral commun, vu la diversité des sensibilités qui le composent."Le LKP a réussi à proposer une plate-forme de revendications sociales de 146 points, et ce malgré des divergences politiques profondes. L'évolution sociale ne peut, à mon avis, exister sans un pouvoir politique!! Comme on dit chez nous, "Yo té dwèt prézanté yo, padavwa, JODILA, yo té ké joué an bobo a Lirel... Yo té ké an boul la!!"

1 décembre 2010 à 07:17  
Blogger Frédéric a dit...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

2 décembre 2010 à 16:06  
Blogger Frédéric a dit...

@ Wenijy, faire attention a ne pas faire le jeu des detracteurs je suis d accord, de la a parler de Domota comme possible fossoyeur du LKP il y a de la marge. Apres tout, deux derapage en deux ans, c est pas non plus dramatique, surtout qu il y a quand meme bien plus grave comme derapage. Mais bon, restons vigilants, effectivement.

2 décembre 2010 à 16:07  
Anonymous Wenijy a dit...

je n'ai pas dit que domota est un possible fossoyeur du LKP mais que je n'aimerais parce qu'il l'en devienne,c'est quelqu'un de talentueux qui connait ses dossiers mais il ne faut qu'il fasse comme ses détracteurs et utiliser l'arme du racisme à tous bout de champ,de même le terme "casser du nègre" parce que çà choque .Le préfet il a été envoyer pas pour "casser du nègre" mais casser tous mouvements sociales et tous contestations aux pouvoirs de sarko&co et des capitalistes et pwofitan de la place.

3 décembre 2010 à 07:16  

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